Bon stress et zone de confort
Le stress est une réponse d’adaptation face au danger : utile à la survie, mais ni “bon” ni “mauvais” en soi. Pourtant, au travail, on nous vend l’idée d’un stress “allié” de la performance, souvent résumé par la loi de Yerkes-Dodson et sa célèbre courbe en U inversé. Problème : l’étude fondatrice est ancienne, fragile (peu d’animaux, résultats partiels), et les travaux ultérieurs ne confirment pas l’existence d’un “point optimal” de stress chez l’humain. La plupart des résultats vont plutôt dans un sens simple : plus de stress, moins de performance.

Transcription de l'épisode
Bonjour et bienvenue ici, où on est résolu à soigner le travail et pas les gens. Permettez-moi de vous adresser tous mes meilleurs vœux pour 2025, une année que je vous souhaite sans stress, sans bon stress, sans mauvais stress, sans stress tout court. Et c’est l’objet de cet épisode, puisque l’on va s’intéresser à cette fameuse question : faut-il préserver un bon stress pour que les gens soient plus performants, notamment au travail ?
Mais auparavant, merci à ceux qui ont répondu au sondage, et merci à ceux qui vont le faire en se rendant sur lepsydu travail.fr. Après, vous vous laissez guider, vous répondez à quelques questions, et moi, ça me permettra de savoir ce que vous aimez, ce que vous aimez moins et ce que vous aimeriez voir ou entendre dans l’avenir.
Allez, pas de stress, c’est parti pour un nouvel épisode, le douzième, l’épisode des un an.
Oups, il y a le feu dans les bureaux. Vous prenez un bon shoot d’adrénaline, votre rythme cardiaque s’accélère, votre foie déstocke des sucres, vous vous concentrez sur la seule chose à faire : évacuer.
Vous êtes sous stress, et le stress vous aide à faire face. Il améliore vos chances de survie. D’ailleurs, vous êtes sain et sauf. Dans la vie d’un être humain, il y a des moments où il faut fuir ou combattre, affronter un danger.
Le stress sert à disposer de plus de ressources dans ces moments-là pour traiter ces priorités-là : c’est une réponse adaptée du corps humain à la situation. Adapter, ça ne veut pas dire efficace, ça veut dire qu’on vise un résultat précis : échapper au danger coûte que coûte. Et surtout, adapter, ça veut dire ni bon ni mauvais.
Le stress, dans une situation de danger, c’est adapté, point à la ligne.
Pourtant, au travail, on nous parle régulièrement de bon et de mauvais stress. Le stress, ce serait comme le chasseur du sketch des Inconnus — désolé pour les références de presque quincas. Le mauvais stress, il voit un problème, il vous ronge la santé. Le bon stress, il voit un problème, bon, il vous ronge la santé… mais il vous motive. Et même, lorsqu’il s’agit du travail ou du management d’équipe, il pourrait être un allié.
Extrait d’un webinaire proposé par une filiale du groupe Le Figaro :
« Trop de stress peut nuire à notre santé physique et morale. Mais si j’accueille le stress et que je décide qu’il va être mineur, eh bien là, je peux l’accepter comme étant un allié et m’en servir. C’est-à-dire que lorsque je suis en état de bon stress, en fait, tous mes sens sont en éveil, et là je vais trouver des solutions. »
La théorie originale du bon stress, c’est la loi de Yerkes et Dodson. Pour vous représenter cette loi, imaginez une courbe en forme de U inversé. Au début de cette courbe, quand le stress est faible, la performance du salarié est basse : il n’y a pas assez de stimuli, pas assez d’enjeu, on s’ennuie, on patine.
Puis, à mesure que le stress augmente, la performance s’améliore. Il y a un peu de défi, on peut prendre un peu de risque, bref, on est stimulé. La performance augmente jusqu’à atteindre un point optimal au sommet de la courbe. C’est là qu’on est le plus performant ou la plus performante dans son travail.
Mais attention : si le stress continue d’augmenter au-delà de ce point, alors la performance va diminuer. C’est trop risqué, il y a trop d’enjeux, on s’inquiète, on se bloque et même, on fait des bêtises. Si le stress augmente encore, la performance s’effondre, on est dépassé par l’enjeu, on est tétanisé.
Pour résumer la théorie du bon stress en huit mots, il en faut un peu, mais pas trop. Tu ne sais jamais ? On l’apprend à l’école, lol. Eh oui.
Comme on le fait toujours chez Le Psy du Travail, on va se demander d’où vient cette théorie, où est-ce qu’elle est discutée et à quoi elle sert. Et je vous préviens, vous risquez d’être un peu déçus, parce que ce n’est pas vraiment la théorie la plus solide qu’on aura à débunker.
Ici, la loi de Yerkes et Dodson provient d’une étude que ces deux chercheurs américains ont menée au tout début du XXᵉ siècle sur douze souris. Douze souris qui pouvaient soit aller dans une boîte noire et recevoir un choc électrique, soit aller dans une boîte blanche et ne pas y recevoir de choc. L’étude originale était basée sur trois expériences où l’on faisait varier l’intensité du choc électrique ainsi que la facilité à distinguer les boîtes blanches des noires.
Même dans cette étude fondatrice, ils n’ont trouvé la fameuse courbe en U inversé que dans une seule des trois expériences. Qu’est-ce qu’ils en ont conclu ? Ils ont conclu que l’effet du stress ou de l’anxiété — ils mentionnent les deux termes — sur la capacité à se positionner sur la bonne boîte dépendait de la difficulté de la tâche.
Ainsi, à la question « est-ce que le stress ou l’anxiété ont un effet sur la capacité d’une souris à aller sur la bonne boîte ? », après trois expériences sur douze petites pauvres bêtes, Yerkes et Dodson ont répondu : « ça dépend ». Évidemment, on vous demande de répondre par oui ou par non, alors « ça dépend », ça dépasse, évidemment.
Et je vous l’avais prévenu, cette étude a rapidement été « dézinguée » par la communauté scientifique. Au-delà des problèmes de méthode, il y avait un souci de généralisation.
Est-ce que c’est la même chose si l’on veut comparer les expériences qui incluent une récompense ou une punition, par exemple celles qu’on fait au sein du courant béhavioriste, qui peuvent effectivement être assimilées à une tâche ? Mais des boîtes électrifiées, sur lesquelles les souris ne peuvent pas agir… le rapport ? Le rapport, quel est le rapport ?
Néanmoins, cette étude a quand même été répliquée avec des poussins et des chatons. Pauvres bêtes. Mais elle n’a pas été reproduite : à deux exceptions près, aucune réplication n’a mis en évidence un point optimal dans l’intensité des chocs électriques. C’est ballot, hein ?
Et on s’est arrêtés là concernant les propositions de Yerkes et Dodson à propos d’une fameuse courbe en U inversé. On n’en a plus parlé pendant plus de cent ans. Et c’est long, hein, cent ans.
Ensuite, il y a eu de nombreuses études, de différentes natures, qui se sont penchées sur la relation entre le stress et la performance chez les humains. On a fini par laisser les animaux tranquilles. Mais quasiment aucune ne trouve quelque chose qui ressemble de près ou de loin à la courbe en U inversé.
Pour être très clair, la majorité des études mettent plutôt en évidence une tendance selon laquelle plus de stress équivaut à une performance plus faible. Pas de point optimal, pas de zone de stress insuffisant pour se mobiliser sur une tâche, pas de stress allié de la performance, bref : pas de bon stress au travail.
Il y a bien un contre-argument qui pourrait vous traverser l’esprit si vous constatez qu’il y a effectivement des gens qui pensent que le travail est une lutte pour la survie et qu’il est comparable à un incendie ou à un combat corps à corps. Eh bien, même dans cette vision des choses, la théorie du bon stress ne tient pas, car vous ne pourriez pas identifier si la non-performance d’une personne provient du fait qu’elle serait dans la première zone de la fameuse courbe — c’est-à-dire qu’elle n’aurait pas assez de stress pour être efficace — ou bien qu’elle serait dans la troisième zone, c’est-à-dire au contraire qu’elle souffrirait de stress chronique, dont on connaît les effets sur la santé.
Pensez-y bien : vous ne pourriez pas distinguer dans quelle situation est une personne non performante.
Et donc voilà, on a déjà répondu aux deux premières questions : la notion de bon stress vient de nulle part, elle n’est sérieusement débattue nulle part, et elle ne mène qu’à son point de départ, c’est-à-dire nulle part.
Et donc, une fois de plus, pour comprendre pourquoi elle est si répandue dans le monde du management, nous devons convoquer ce bon vieil effet Barnum, comme on l’a fait dans nos épisodes sur la courbe du deuil, sur le management intergénérationnel ou sur la méthode DISC.
L’effet Barnum, c’est le carburant des théories managériales. Et il y en a une qui l’a bien compris, c’est Judith Bardwick, psychologue et consultante en management américaine, autrice de Danger in the Comfort Zone en 1995. Et vous allez me demander : quel rapport avec le bon stress ? Eh bien, Bardwick est partie des travaux de Yerkes et Dodson — à vrai dire, j’ai un peu le sentiment que c’est elle qui les a sortis de la poubelle. Et sur cette base un peu fragile, elle a échafaudé une théorie toujours bien vivace : la théorie de la zone de confort.
Elle n’a peut-être pas inventé cette notion — il y a une controverse sur ce point — mais elle lui a donné une définition qui fait toujours autorité : la zone de confort est l’état comportemental d’une personne qui choisit de vivre dans une position neutre d’anxiété. Je reformule : choisir de vivre sans augmenter son niveau d’anxiété, c’est se placer délibérément dans une zone de confort et, sous-entendu, c’est dommage.
La zone de confort, c’est cette petite voix dans votre tête qui vous dit : « Non, ne fais pas ça, c’est trop compliqué » ou « Non, je n’ai pas envie d’essayer ». « Sortez de votre zone de confort, allez affronter vos peurs. La vie commence en dehors de la zone de confort », que certains nommeront la zone d’effort, ou d’autres encore la zone de magie. Notez ça attentivement : le bonheur se situe en dehors de votre zone de confort. Le bonheur et la réussite se situant en dehors de votre zone de confort, vous ne pouvez pas atteindre un niveau supérieur en restant dans votre confort. Notre cerveau, biologiquement, est câblé pour rester dans sa zone de confort.
Faisons une rapide expérience, si vous le voulez bien. Vous pensez peut-être que sortir de votre zone de confort au travail est essentiel pour votre croissance professionnelle. Vous vous dites que ce processus vous expose, oui, d’abord à une zone de stress et de peur où vous allez affronter des appréhensions face à l’inconnu, face à ce que vous n’avez pas l’habitude de faire. Mais vous vous dites aussi qu’en surmontant ces défis, vous allez entrer dans la zone d’apprentissage, où vous allez développer de nouvelles compétences, renforcer votre adaptabilité, et ce, de manière plus performante. Parce qu’il va y avoir un bon stress, qui va vous pousser à vous dépasser, mais sans vous submerger.
Finalement, en dépassant votre zone de peur, vous allez entrer dans la zone de grandeur, où vous aurez progressé et acquis de nouvelles compétences. Ce que je viens de résumer là, c’est la théorie de la zone de confort : un peu de bon stress va nous aider à apprendre à faire des choses nouvelles ou à les faire différemment, de manière plus efficace.
OK, très bien, super, ça me va. Mais je vais quand même vous lire un texte qui parle de vous. Oui, oui, de vous, hein. C’est encore cette magie du podcast qui me permet de décrypter à distance votre personnalité. Écoutez bien, c’est parti.
C’est sûr, hein, l’apprentissage est un processus qui est unique à chacun, mais quand même, hein ?
Vous observez souvent que l’absence d’enjeu de court terme et le sentiment d’être en sécurité vous aident à assimiler de nouvelles connaissances, à inventer de nouvelles pratiques, sans être soumis au stress de devoir répondre rapidement à une situation. Et oui, le fait de vous sentir en confiance et en sécurité crée les conditions idéales pour rester réceptif, pour rester ouvert à la nouveauté.
En d’autres termes, dans un environnement de travail serein, vous pouvez sortir des chemins battus. Vous pouvez explorer de nouvelles idées et tenter des solutions originales à vos problèmes. Et c’est bien l’absence de risque qui vous permet de développer vos compétences sans cette pression paralysante de la performance immédiate. Et c’est bien l’absence de risque qui vous permet de privilégier la qualité de la réflexion, la capacité d’expérimenter en toute sécurité des solutions nouvelles.
Bon, vous l’avez compris, hein : ce texte dit l’exact contraire de ce que j’ai énoncé précédemment sur la théorie de la zone de confort. Si vous êtes d’accord avec les deux propositions, c’est que vous pensez que noir et blanc, c’est la même chose.
L’important, ici, n’est pas de savoir si l’un de ces deux textes est plus vrai que l’autre. Ça n’aurait aucun sens. Et l’apprentissage de nouveaux comportements, puisque c’est ce dont il s’agit, ou même la question de la motivation, c’est un petit peu plus compliqué que ça.
« Salut, aujourd’hui on va parler de la zone de confort, tu sais, ce petit endroit, ce petit cocon pour toi où tu te sens bien, à l’aise, mais parfois qui peut t’empêcher de te réaliser et même t’emprisonner. Tu peux sortir de ta zone de confort autant en achetant une formation à 1 000 € en parallèle de ton travail, ou à 2 000, ou à 3 000, ou à 4 000, ou à plus. Comment sortir de sa zone de confort ? Comment écraser ses peurs pour grandir intérieurement, pour se bâtir une vie lisse ? »
C’est bon, c’est bon, on a bien compris : il faut sortir de sa zone de confort.
Cette expression est d’ailleurs devenue un mantra dans le monde professionnel et celui du développement personnel. Cependant, sous couvert d’encouragements positifs, elle cache une forme de violence sociale : elle stigmatise ceux qui choisissent la stabilité, les qualifiant implicitement de médiocres ou de peureux. Bref, ceux qui ne sont rien, opposés aux start-uppeurs et autres entrepreneurs de leur propre vie, dont on oubliera de préciser quel capital culturel, symbolique et économique ils mobilisent, histoire de ne pas répondre à la question de savoir qui vit réellement dans le confort.
Toujours est-il que, pour justifier cette injonction au stress et à l’anxiété, la théorie s’appuie sur l’effet Barnum que j’ai tenté de vous restituer dans mon premier texte il y a un instant : un peu de stress et d’inconfort, ça crée le mouvement.
Alors, on pourrait disserter longuement sur tous les problèmes que pose cette théorie. On pourrait notamment montrer qu’elle soutient une vision néolibérale de la société. Mais je ne vais m’arrêter que sur deux d’entre eux : un problème de forme et un problème de fond.
Sur la forme, derechef, et dans la continuité de ce que j’ai déjà dit dans d’autres épisodes, les managers, les agents publics et les salariés des entreprises vont encore être mis, contre rémunération, devant un consultant et devant un graphique. Un graphique en trois cercles concentriques qui décrivent trois zones. Le cercle central représentera la zone de confort : c’est l’espace où l’on se sent en sécurité, à l’aise, et où l’on maîtrise les situations. Le cercle intermédiaire symbolisera la zone d’apprentissage. Le cercle extérieur correspondra à la zone de grandeur — c’est le terme officiel, hein — c’est l’espace où l’on vit ses rêves et où l’on s’épanouit pleinement dans la joie et l’harmonie.
D’où vient ce modèle ? Comment est-ce qu’il a été construit ? Quelle est sa validité ? Comment, en pratique, est-ce que je vais pouvoir l’utiliser ? Quels sont les risques ? Quelles sont les précautions à prendre ? Est-ce qu’il arrivera une seule fois dans ma vie professionnelle que tout cela soit mobilisable sur une situation donnée ?
Autant de questions qui resteront sans réponse. Autant de temps de formation gâché, de ressources gaspillées pour se donner l’impression qu’on agit sur la qualité du management. Et puis autant de culpabilisation aussi, tant pour les salariés que pour leurs managers. Vanité et poursuite du vent, comme dirait l’autre.
Sur le fond, maintenant, la théorie de la zone de confort est soutenue par des présupposés qu’il est utile de questionner. Par exemple : l’un des signes de la maturité professionnelle n’est-il pas précisément d’avoir trouvé sa zone de confort, de savoir où l’on excelle ?
Tel plombier répare sans difficulté toutes les pannes qu’on lui demande de traiter. Son métier lui plaît. Les clients sont contents. Faut-il impérativement qu’il se mette en insécurité pour se prémunir du risque de… je ne sais pas, moi, de sortir de l’histoire ? Quel est l’intérêt pour lui de sortir de cette zone de confort, qui n’est que l’autre nom de sa zone d’expertise ? L’expertise a-t-elle une date de péremption ?
Avec cet exemple tout bête, on voit bien que l’injonction à sortir de sa zone de confort au travail porte en elle une obligation de renouvellement permanent et une peur de l’obsolescence. Elle ignore la valeur de l’expérience. Elle ignore la valeur de l’expertise acquise avec le temps. En somme, elle remet en question la professionnalité.
Bienvenue dans un monde qui bouge, où la seule règle, c’est le changement, auquel il faut vous adapter de manière permanente ou périr.
Ainsi, sur le fond toujours, cette théorie n’est qu’un énième moyen de rationaliser, de se rassurer, en se disant que si les gens n’acceptent pas le changement et la remise en question permanente au travail, c’est parce qu’ils sont bloqués, confinés dans leur zone de confort. En corollaire, s’ils stressent face aux enjeux professionnels, eh bien c’est positif, ça va les faire grandir. Il est inutile de s’inquiéter, il est plus urgent de leur expliquer qu’ils doivent changer.
Nous sommes donc bien en présence d’une énième déclinaison du postulat que le problème, ce n’est pas le travail ou son organisation, mais les personnes, leurs attitudes, leur personnalité et même, on l’a vu, leur expertise, qui fait partie du problème.
En résumé de tout ça, la zone de confort n’est rien d’autre qu’un avatar de l’effet Barnum, qui recycle une théorie fausse et largement réfutée, celle du bon stress ou de la bonne anxiété, qui faciliterait la performance. Elle empile des concepts creux et mous, qui font porter aux salariés la responsabilité des échecs de l’organisation. Elle est un modèle de développement personnel parmi d’autres, plus ou moins new age et plus ou moins inspirés de la psychologie positive, deux thèmes dont viendra le tour d’être traités ici.
Dans l’attente, concentrons-nous sur notre mission, si vous le voulez bien : soigner le travail, pas les gens.