L'IA, c'est du travail mort
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Dernière mise à jour : il y a 2 jours
Les débats sur l’IA au travail sont souvent mal posés. Le problème central n’est pas que l’IA travaillerait à la place des humains. Le problème est que le travail passé est accumulé, objectivé, puis réutilisé sans ceux qui l’ont produit. L'exemple des actrices et acteurs "voix" est frappant : leurs années passées dans l'activité de doublage et de voix off les rend dispensables, à présent que la machine possède leur timbre, leur style, leur prosodie. Autrement dit : le travail vivant est transformé en travail mort, et retourné contre l’activité présente.

Nous sommes toutes et tous des ressources exploitables
Dans mon activité professionnelle, entre autres choses, j’écris des rapports. Ils portent sur des situations de travail singulières, inscrites dans des organisations précises. J’y décris l’activité réelle, les contraintes, les contradictions, les marges de manœuvre. J’y formule des hypothèses et des propositions de transformation. Un rapport n’est jamais un simple livrable. C’est le résultat d’un processus long : enquête, entretiens, confrontation théorique, allers-retours avec le terrain, hésitations, arbitrages, écriture.
Pris isolément, un rapport est une réponse située. Pris dans leur ensemble, quinze années de rapports constituent autre chose : un stock. Un stock de raisonnements éprouvés, de cadres théoriques mobilisés, de manières d’entrer dans une situation, d’erreurs corrigées, de compromis construits dans l’expérience. Bref, une accumulation de travail intellectuel vivant, progressivement sédimentée.
De l’accumulation à l’extraction
Imaginons maintenant que ce stock serve à entraîner une IA. Non pas pour conserver une mémoire des situations, mais pour en extraire des régularités : des schémas d’analyse,des enchaînements argumentatifs, des types de recommandations associées à certaines configurations. Deux effets apparaissent.
Le premier est assez direct : le travail présent peut être jugé superflu. Non parce que les situations auraient disparu, mais parce que le travail passé a été cristallisé, rendu mobilisable sans l’activité de celui qui l’a produit. Ce qui relevait d’un processus devient une ressource.
Le second est plus profond : l’activité elle-même disparaît. L’IA restitue des solutions stabilisées, même si nous voyons bien qu'elle ne fait que recombiner ce qui a déjà été fait, là où le travail réel consisterait précisément à affronter ce qui résiste aux cadres existants.
Du travail vivant au travail mort
Chez Marx, le travail mort désigne le travail humain passé, objectivé dans des dispositifs techniques, qui ne se maintient qu’en absorbant du travail vivant. Le capital est cette accumulation qui se dresse face aux travailleurs comme une puissance autonome.
L’IA prolonge cette logique d'accumulation, mais en l’appliquant à des dimensions du travail longtemps considérées comme difficilement objectivables : le raisonnement, l’interprétation, et pourquoi pas, un jour, la clinique des situations.
Ce qui est accumulé, ce ne sont plus seulement des gestes ou des procédures, mais des manières de problématiser, de qualifier une situation, de produire du sens. Le travail vivant est détaché de son histoire, puis réinjecté sous forme de réponses automatisées.
L’IA donne ainsi l’illusion d’une production immédiate. Une analyse apparaît, propre, cohérente, disponible en quelques secondes. Mais ce qui disparaît dans cette instantanéité, c’est le temps long du travail. On songe ici à cette histoire (je ne sais pas si elle vraie) que l'on raconte souvent : Picasso refusant de gribouiller un coin de nappe pour lui donner une valeur, au motif qu'il ne "vend" pas 30 secondes de dessin mais une vie entière de recherche artistique.
L’IA n’abolit pas le travail, elle en modifie la propriété
L’IA n’est pas la négation du travail humain. Elle en est une forme d'accumulation, rendue possible par la captation de productions passées, puis mise au service de ceux qui contrôlent les données, les infrastructures et les usages.
Le cœur du problème n’est donc pas technique. Il est politique : déterminer qui possède le travail accumulé, qui en décide les usages, et contre qui il peut être retourné.
C’est une vieille histoire. Elle s’applique désormais à ce qui paraissait encore, il y a peu, irréductible à la machine : analyser, comprendre, créer.

