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Climat et travail : points de départ

Selon moi, il n’y a pas de question plus urgente et plus cruciale que celle des changements climatiques, qui remettent en question non seulement nos modes de vie, mais également et surtout les conditions d’existence sur notre planète. Cette question commence à émerger, de manière bien tardive, dans le monde du travail. Nous n’en sommes qu’au début. Je trouve que ce serait dommage de ne pas en parler ici, de ne pas essayer d’imaginer comment les choses vont se passer, quels problèmes vont apparaître et quelles solutions on va pouvoir essayer d’apporter.


Au travail, les représentations font changer, les priorités et les organisations seront bouleversées, de nouveaux enjeux de santé psychologique vont apparaître, le rôle des représentants du personnel (s’il en reste) va évoluer... On va essayer de penser tout ça, ensemble, de temps en temps, si vous le voulez bien.

Pour qu’on se comprenne bien, j’ai jugé utile de préciser 3 prémisses, 3 points de départ sur lesquels il faut qu’on s’entende pour construire ensemble une réflexion. Si l’on n’est pas alignés sur les prémisses, il y a peu de chance qu’on s’entende sur les raisonnements qui en découlent et encore moins sur les conclusions qu’on peut en tirer. Ces points de départ, il faudra les avoir en tête et j’ai donc souhaité les regrouper en un unique épisode, un hors série qui nous éloigne un peu de nos sujets de psy du travail – du moins sur le contenu, puisque ici et maintenant, on va quand même parler du contexte.

Voici donc 3 prémisses à la discussion, les 3 convictions sur lesquelles ce podcast va s’appuyer dans un premier temps pour parler du lien entre climat et travail. "Dans un premier temps", car il est toujours possible que de futures rencontres viennent nuancer ou contredire ces prémisses... Bien que j’en doute, mais je reste plus que jamais ouvert à la contradiction et à la controverse. Bienvenue au sons de cloches différents, pourvu qu’ils soient argumentés !

Numéro 1 : la transition énergétique n’aura pas lieu, du moins à échelle humaine.


Il faut lire Jean-Baptiste Fressoz, qui a publié en janvier 2024 « sans transition » (Seuil), ou l’écouter sur youtube, par exemple chez thinkerview ou chez Elucid.

Je ne peux pas résumer en 3 minutes son travail, mais voici ce que j’en retiens : il n’y a jamais eu de transition énergétique dans l’histoire de l’humanité. On se représente que l’homme est passé du bois au charbon, puis au pétrole, à la fission nucléaire et que viendra le temps des énergies renouvelables, de la fusion nucléaire et de l’hydrogène vert. Mais cette représentation est fausse. Les nouvelles énergies se cumulent toujours aux plus anciennes ; elles ne les remplacent pas…. pire, elles en augmentent systématiquement la consommation. Fressoz parle de symbiose entre les énergies, sa démonstration est édifiante, je vous invite à le lire.

Sans rentrer dans toute la complexité de qu’il nous montre, prenez simplement votre voiture « à essence », si vous en avez une. Elle a nécessité en moyenne 7 tonnes de charbon rien que pour produire l’acier et le verre qui la composent.  Un calcul de coin de table montre que tant qu’on n’a pas dépassé les 100.000 km avec elle... Et bien elle a consommé plus de charbon que de pétrole. On devrait donc plutôt parler de « voiture en charbon, qu’on fait rouler à l’essence ». Ne parlons pas de la voiture électrique, dont on connaît les limites : outre la pollution induite par sa fabrication, les jours de grands départs, il faudrait sur l’autoroute A7 une centrale nucléaire tous les 100 km, entre Paris et Montpellier, pour fournir l’énergie nécessaire à des vacanciers 100% électrique. Et combien de postes de recharge ?

C’est ainsi que dans les 30 dernières années, c’est-à-dire depuis le fameux discours de Chirac à Rio (« notre maison brûle et nous regardons ailleurs »), l’humanité a émis la moitié des gaz à effets de serre qu’elle a rejetés depuis son apparition. En pleine connaissance du problème, la moitié, en 30 ans. 2023 est, à date, l’année de tous les records en matière de consommation d’énergie fossile. Et nous ferions la transition en 10 ans ? par quel miracle ?

Soyons lucides, aucune énergie verte, ni toutes ces technologies combinées ne peuvent permettre une transition qui maintienne notre consommation énergétique. Les ordres de grandeurs ne sont pas à cette échelle. La fusion nucléaire n’offrira rien de probant à l’horizon des 50 ou 70 prochaines années selon le CEA lui-même, et encore, à condition que l’on se décide à financer cette recherche fondamentale de long terme. 

C’est pourquoi l’on peut dire que, à cette heure et jusqu’à nouvel ordre, le système c’est le pétrole, le pétrole c’est le système. C’est un fait technique et économique indiscutable. La transition énergétique est au mieux un conte de fées qu’on raconte le soir à 20h, au pire un dogme religieux. Regardons plutôt la vérité technique en face : la transition verte n’aura pas lieu. Ce sera une rupture, elle sera violente.

Numéro 2 : l’activité, c’est de l’énergie transformée

Là on est sur un principe aussi visible qu’une comète qui filerait droit sur la terre, mais qui reste un tabou des ravis du développement durable. 

Qu’est-ce que la croissance économique ? C’est, par définition, lorsque la somme de l’activité et de la production augmente. Qu’est-ce que l’activité et qu’est-ce que la production ? et bien… c’est de la consommation d’énergie. De l’énergie, transformée par le travail humain, et rien d’autre. Il n’y a aucune croissance d’activité sans augmentation de la dépense d’énergie. Cela n’existe pas. Il faut qu’un être humain absorbe plus de calories pour marcher plus loin, qu’un véhicule consomme plus d’essence pour transporter plus de masse ou pour aller plus vite, etc. Tout ça c’est de l’énergie en plus, + /- un peu de productivité.

Pour vous en convaincre, superposez la courbe de PIB d’un pays avec celle de sa consommation énergétique (en volumes consommés). Elles se confondent à plus de 95%, la différence étant le résultat de la fameuse productivité. Or, aujourd’hui, l’énergie c’est 1/ du pétrole, 2/ du charbon, 3/ du gaz fossile. Le reste est anecdotique (le nucléaire c’est 4% de l’énergie produite, et c’est derrière le bois qu’on brûle). Ainsi, quand on nous promet la croissance du PIB, on ne nous promet rien d’autre que de brûler encore plus de pétrole. Et on nous exhorte à travailler encore plus, pour en brûler davantage.... C’est ça, la croissance. Travailler plus, pour brûler plus de pétrole.


Aujourd’hui, un Français émet en moyenne 10 à 12 tonnes de gaz à effets de serre, l’accord de Paris (la COP21) c’est 2 tonnes en 2050. Nous nous sommes engagés à diviser par 5 à 6 en moins de 30 ans alors que, en dehors de 2020 avec les confinements, nous n’avons fait qu’augmenter ce tonnage. Que vaut notre signature au bas du traité de Paris ? rien.

Si nous avons signé ce traité léonin, c’est parce nous avons obtenu qu’il dispense les pays riches du décrochage nécessaire, au seul et unique motif qu’une transition énergétique viendrait suppléer nos dépenses en fossiles et permettre de préserver notre croissance. Nous nous sommes littéralement « foutu du monde ».








Numéro 3 : les changements climatiques en cours sont irréversibles

Le GIEC est formel sur ce point : nous pouvons et devons limiter l’ampleur des phénomènes, mais ce qui est acquis est acquis. Si vous sortez un cornet de glace de votre congélateur, il va fondre. Si vous remettez la bouillie obtenue dans le congélateur, elle va se resolidifier, mais pas dans sa forme initiale.  Le climat est de même nature : les retours en arrière vers la situation de départ ne sont presque jamais possibles. Il existe des seuils irréversibles, des « effets cliquet », qui vont modifier irrémédiablement les courants marins, les vents, les pluies et les saisons, et ce quoi que l’on fasse dans les années à venir. C’est pour cette raison que les Indonésiens déménagent actuellement leur capitale Jakarta, une ville de 10 millions d’habitants, vers l’ile de Bornéo. Ils anticipent la montée des eaux qui submergera l’agglomération. Ils ne sont pas fous, les Indonésiens : contrairement à nous qui ne déménageons ni Bordeaux ni St Malo, ils tirent les leçons des apports de la science. Ils anticipent ce qui est désormais certain.


Car même si l’on cessait demain matin d’émettre quelque gaz à effet de serre que ce soit, si l’on atteignait immédiatement le zéro, cela n’empêcherait pas l’augmentation de 1,5 à 2 degrés qui est attendue ; elle est définitivement acquise. 1000 scientifiques l’ont rappelé dans une tribune publiée au moment de la COP27 de novembre 2022. Même avec zéro émission, il faudrait 30.000 ans à la nature pour absorber le CO2 que l’homme a extrait des fossiles de la terre. 15.000 ans pour absorber les 30 dernières années. 5 siècles pour absorber la seule année 2023.

Un article du Monde du 20 octobre 2022 rend compte des dernières conclusions des scientifiques français : notre pays ne peut plus échapper à un +4°C en 2100, c’est le tarif minimum. L’UNESCO a également montré que 30% des glaciers de la planète auront disparu en 2050, quoi que l’on fasse, et même si – par magie ou par intercession divine - on réalisait entre-temps l’impossible transition.


Est-ce que c’est grave, tout ça ? Et bien... Souvenez-vous des images de l’Inde et de l’Irak, en 2022 : on voyait des êtres humains devoir se tenir dans l’eau pour ne pas mourir des conditions climatiques extrêmes. Car avec une telle combinaison de chaleur et d'humidité[1], même les personnes en bonne santé et assises à l'ombre… meurent dans les 6 heures. Le bain ou la mort sous 6h, ça va devenir une réalité de plus en plus courante sur notre planète, et c’est un acquis, une certitude.


Science ou obscurantisme

C’est à l’échelle de ces 3 prémisses qu’il faut penser les enjeux du travail de demain. Pas de dans 10 ans, de demain, vraiment. Il faut également, en fait c’est peut-être la prémisse initiale, se fier à ce que nous dit la science. Car nous assistons actuellement à un combat sans merci entre 2 camps.


D’un côté : la science. Depuis plus de 30 ans, c’est le GIEC[2]  qui évalue l’état des connaissances sur le climat. Le GIEC, c’est la synthèse des recherches de centaines de scientifiques de tous pays, la crème de la crème de la recherche mondiale, ce que nos sociétés ont produit de meilleur. Le GIEC, c’est la rencontre entre la méthode scientifique, les technologies les plus avancées (notamment maritimes et spatiales) et une controverse de dimension planétaire encadrée par des institutions internationales. Au temps d’Aristide Briand, une telle mobilisation aurait été une utopie ; aujourd’hui c’est une magnifique réalité. En France, la science du climat implique plusieurs institutions très solides, publiques comme privées (CNRS, CEA, météo France, CNES, IFREMER, etc.). Elle fait également intervenir des gens de terrain, les Eaux et Forêts (ou ce qu’il en reste), les compagnies de montagne, les instituts d’agronomie. La science du climat, c’est le produit de tout ce pour quoi nos anciens se sont battus : des filières d’excellence qui se parlent, une recherche libérée des emprises dogmatiques, et des postes auxquels l’on accède par concours et par diplôme… pas par relations ou par l’argent.

De l’autre côté, lui faisant face : la nouvelle idéologie religieuse, celle du « développement durable », qu’on retrouve dans la plupart des démarche RSE des entreprises. Et il s’agit bien d’une religion, c’est-à-dire d’un ensemble de doctrines et de pratiques vouées à construire un système social tranquillisant. 

A quoi reconnaît-on une religion sinon à ses dogmes ? Je vais en citer trois.

  • Premier dogme : une transition énergétique va régler nos problèmes

  • Deuxième dogme : la croissance verte va nous permettre de continuer à produire plus de biens et de services en réduisant l’impact écologique

  • Troisième dogme : les défis climatiques seront réglés par la technique. Par exemple, par des puits de carbone.


Les trois prémisses que j’expose ici sont les opposés de ces trois dogmes : pas de transition, pas de croissance verte, pas de technosolutionnisme face à des transformations irréversibles.


Conclusion et appel à contribuer

Parler de transition écologique, c’est d’abord et avant tout discuter de ce à quoi on va renoncer dans l’avenir, ou – plus positivement – ce qu’on va vouloir conserver dans un contexte de pénurie. Cela nous pose, à nous, des questions brûlantes : comment partager le travail et que faire du temps aujourd’hui consacré à des activités non écologiques, comment rendre les gens autonomes sur des services qui vont nécessairement se réduire ou disparaître, à quoi se former, comment évaluer la nécessité de produire tel ou tel bien ou services, comment se préparer à l’échelle de l’entreprise,

Ou encore, comment les gens vont-ils réagir quand il vont comprendre la réalité de la situation ou être confrontés aux mesures qu’il s’agira de prendre ? Comment vont se régler les conflits de valeurs et les dissonances cognitives ?

Si vous avez identifié des sources, ou si vous avez vous-mêmes produit des analyses que vous souhaitez partager sur le lien entre climat et travail, y compris en contradiction avec ce que je viens de dire, pourquoi ne pas le faire ici ? Écrivez-moi, et on réfléchit ensemble !



[1] de 46°C de chaleur et de 50% d’humidité

[2] Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat

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